|
Sans vouloir en faire le meilleur canon du monde, et répéter ainsi l'aveuglement de l'état-major français de 1914, qui croyait tellement en l'omnipotence de 'son 75' qu'il délaissa complètement l'artillerie lourde, prenons toutefois ce canon comme support pour expliquer le fonctionnement de cette arme au début du siècle.
Le canon de 75 était composé d'un tube en acier forgé d'un poids de 460 kg, monté sur un affût. L'intérieur du canon était usiné au calibre de 75 mm et comportait 24 rainures en spirale. Ces rainures donnaient à l'obus un mouvement de rotation autour de son grand axe, qui améliorait la stabilité de sa trajectoire par effet gyroscopique. La longueur du tube était de 36,6 calibres, c-à-d de 36,6 x 75 mm = 2745 mm.
Plus le tube est long et plus longtemps l'obus subit la poussée des gaz, et donc plus sa vitesse initiale augmente, améliorant ainsi la portée maximale du tir. Ainsi, le tube de 2136 mm du canon allemand 77mm FK96, allongé en 1916 à 2743 mm (version 77 mm FK16) permit entre autres améliorations de faire passer la vitesse initiale de l'obus de 460m/s à 600 m/s, et la portée de 5500 m à 10500 m.
L'affut était équipé d'un essieu avec roues en bois, d'un longeron muni d'une crosse avec bêche pour ancrer le canon au sol, d'un bouclier blindé pour protéger l'équipage, et d'un berceau orientable en élévation (entre -11° et +18°) par l'intermédiaire du système de pointage de hausse. Le tube reposait sur le berceau par des tourillons.
La pièce était équipée d'un mécanisme de frein hydro-pneumatique, destiné à absorber la considérable énergie de recul du tir sur une course de 1093 mm et la restituer ensuite pour remettre le canon en position automatiquement sans nécessité de repointage (voir schéma).
Pour fixer les ordres de grandeur, le départ de l'obus de 5,5 kg à la vitesse de sortie de 625 m/s à la bouche appliquait par réaction au canon pesant 1,14 tonnes une force recul de l'ordre d'une tonne, l'entraînant à une vitesse initiale de l'ordre de 7,5 m/s... Sans frein, la pièce serait partie en arrière sur plusieurs mètres, ou, bloquée par la bèche, aurait dangereusement sauté sur place !
L'obus était solidaire de la douille qui comprenait la charge propulsive (configuration 'fixée'). Ce dispositif accélèrait fortement la procédure de chargement du canon qui pouvait se faire avec un seul homme, contrairement à bien d'autres pièces de l'époque pour lesquels obus et douille étaient chargés séparément.
La munition était chargée, et la douille vide éjectée par le mécanisme arrière du canon, appelé culasse. Le maniement de ce dispositif devait à la fois être rapide, et verrouiller de manière solide et étanche le fond du canon pour le tir. Le dispositif du 75, avec mécanisme excentrique, était particulièrement ingénieux :
- Culasse fermée, prèt à tirer
- Culasse ouverte, prèt à charger
Le dispositif de mise à feu fonctionnait par percussion d'une aiguille au travers de la culasse sur l'amorce de l'obus, déclenchée par simple traction sur une cordelette.
Cette pièce expédiait ses obus jusqu'à 6860 m, à la cadence d'un coup toutes les 6 secondes. Les armées françaises disposaient de près de 4800 exemplaires de cette arme en 1914. (A titre d'information, en 1918 plus de 17300 canons de 75 étaient en service...)
Les canons contemporains avaient adopté la plupart des dispositifs présents sur celui-ci, avec quelques modifications. En particulier, certains modèles de frein de recul étaient plutôt de type hydro-mécanique (huile + ressort), et les mécanismes de fermeture de culasse de type 'tiroir' ou 'bloc coulissant' (Allemagne) ou 'pas de vis interrompu' (Angleterre et France).
L'artillerie de campagne
Parfois appelée 'Artillerie Légère', cette catégorie d'armes était dédiée principalement à l'appui des troupes d'infanterie en campagne, que ce soit en opérations offensives (pour lesquelles la mobilité des pièces est essentielle), ou en opérations défensives (où la puissance de feu prime). En France, on considérait que cette catégorie s'arrêtait au calibre 95 mm. Permettez-moi d'étendre arbitrairement cette limite à 120 mm pour la cohérence entre les nations.
Pour être complets, notons qu'au début de la guerre, la Russie disposait de canons de campagne de 76.2 mm et de 122 mm, en bonnes quantités, et la Belgique de canons allemands de 75 mm (fabriqués par Cockerill à Liège sous licence Krupp), et français de 120 mm. Ces nations, ainsi que les Etats-Unis, furent ensuite largement approvisionnées avec les meilleurs modèles français et anglais.
L'artillerie lourde
En 1914, l'artillerie lourde était considérée comme utile uniquement pour la guerre de siège. Fiers de leur 75mm et prônant une guerre de mouvement, les Français négligèrent de développer des canons de plus fort calibre, et durent exhumer du matériel lourd mais obsolète lorsque la guerre devint une guerre de positions, où l'ennemi se terre dans des abris profonds, des casemates ou des forteresses. Ils ne disposaient donc en 1914 que de 104 pièces lourdes réglementaires, pour 6722 en 1918 !
Les Allemands, par contre, anticipèrent le fait que l'exécution de leur fameux 'Plan Schlieffen', destiné à rendre inexorable leur conquète à l'ouest, nécessiterait d'écraser les positions fortifiées ennemies, et dotèrent leurs armées de matériel de gros calibre ou de grande portée dès 1914.
Par la suite, au cours du conflit, les industries métallurgiques de tous les belligérants, commanditées par les états-majors, développèrent un arsenal de canons lourds mais mobiles.
L'artillerie super-lourde et de très longue portée
Combat du glaive contre le bouclier, de l'obus contre le blindage, la course au calibre et à la portée amena les belligérants à la démesure. Gros calibres pour maximiser l'effet de rupture couplés le plus souvent à de très longs tubes pour de très grandes portées, le prix à payer réside dans le poids de la pièce. Lorsque le canon pèse plusieurs dizaines de tonnes, le rail peut devenir la seule solution de mobilité.
Ce furent les Allemands, assistés par leurs alliés autrichiens, qui lancèrent cette compétition en introduisant dès 1914 sur les champs de bataille de très gros calibres (305 mm et 420 mm), transportés en morceaux par route, et destinés à écraser les forts belges et français. Ils ne faillirent pas à leur mission, comme peuvent de nos jours en témoigner les ruines de ces forts que l'on peut encore visiter.
Qui n'a jamais entendu parler de la "Grosse Bertha", surnom donné par les Allemands eux-mêmes ("Dicke Bertha") au M-Gerät 420 mm Kurze MarineKanone ? Imitant les Français après 1916, les armées du Kaiser montèrent sur rail des calibres de plus en plus lourds (150, 170, 210, 240, 280, 305, 355, 390 mm)
L'allongement des portées de certains calibres donna d'autres canons (170, 210, 240, 285, 355, 380 mm), dont le plus fameux bombarda Paris à plus de 108 km de distance avec des obus de 210 mm ! Erronément appelé "Grosse Bertha" par la presse française, son vrai nom était "Lange Max"
Enfin convaincus de l'utilité de développer de très gros calibres, les Français finirent par se doter de très bons canons super-lourds ou à longue portée (155, 194, 220, 240, 270, 280, 293, 370 mm). Ce sont de plus eux qui exhumèrent la vielle idée de monter des canons sur voies de chemin de fer pour en accroître la mobilité, et développèrent des pièces sur rail de calibre 160, 190, 194, 200, 240, 270, 274, 293, 305, 320, 340 et 400 mm.
Ces canons écrasèrent leurs propres forts à Verdun. Pensez notamment, lorsque vous visiterez Douaumont, que cette forteresse fut écrasée tant par des obus de 420 allemands, que par des 400 français !
Des monstres de 480 et 520 mm furent même conçus, mais ne participèrent pas au conflit. Ces mastodontes pesaient entre 24 et 65 tonnes, et leurs obus pouvaient dépasser la taille d'un homme et peser plus d'une tonne...
Les Anglais participèrent activement à cette course au gigantisme. Leur expérience des canons de marine, acquise pour la suprématie de leur flotte tant redoutée leur permit de mettre en service à la fois des pièces sur affût (3, 3.3, 3.7 4.5, 4.77, 5, 6, 8, 9.2 in) et des pièces sur rail (9.2, 12, 14, 15, 18 in).
L'artillerie de tranchée
Les parois verticales des tranchées protégeaient très relativement les combattants des coups directs de l'artillerie légère. Très vite, les belligérants eurent à trouver de nouveaux moyens de tuer, et le vieux principe des mortiers, tirant presque à la verticale, fut exhumé. Des charges explosives massives, pataudes et mortelles, se mirent à pleuvoir, pour le plus grand malheur des soldats pataugeant dans la boue...
Encore une fois, les Allemands furent les plus prompts à mettre en oeuvre cette nouvelle arme. Considérant, selon une des nombreuses leçons de la guerre russo-japonaise de 1904, qu'une arme lourde capable d'effectuer des tirs courbes sur des adversaires à très courte distance avec de très grosses charges était nécessaire, ils développèrent trois catégories de 'Minenwerfers' :
Schwerer Minenwerfer (sMW) de gros calibre (250 mm). 44 pièces étaient disponibles en août 1914
Mittelere Minenwerfer (mMW) de calibre intermédiaire (170 mm). 116 pièces étaient disponibles en août 1914
Leichte Minenwerfer (lMW) de petit calibre (77 mm), à l'état de prototype en août 1914, mais promis à un très grand succès
Ils retirèrent également de leurs forts de petits lance-bombes ('LadungsWerfer') qu'ils amenèrent dans les tranchées de première ligne pour tirer sur les poilus une variété impressionnante de projectiles de tous calibres .
Passés maîtres dans cette technologie, leurs mortiers lance-mines ('MinenWerfer') de type 'Albrecht' et 'Ehrardt' furent employés sur tout le front, dans différents calibres (77, 170, 175, 180, 245, 250, 340 mm). Un modèle ultra léger ('kleine Granatwerfer 16' - 'PriestMortär' - appelé ainsi car son inventeur hongrois était un ancien séminariste...) fut introduit en 1916. Il est présenté dans ma section sur les grenades...
Pour répondre aux redoutables 'minenwerfers' allemands, les Français exhumèrent des arsenaux de vieux mortiers de plus de 50 ans d'âge, qui avaient été conçus par les ingénieurs de Napoléon III pour tirer des boulets en fonte (p. ex. de 150 mm) ! Leur taille trapue leur conféra le surnom de 'Crapouillots'. Mais des 1915, c'est un nouvel engin de 58 mm qui fut utilisé pour envoyer des torpilles à ailettes, munies d'une queue qu'on enfilait dans le tube en fonte.
Le bon vieux systême "D" fit aussi des siennes en donnant naissance à des engins fabriqués à l'aide de douilles et d'obus de 75 et de 77 mm, aussi dangereux pour les artificiers que pour l'ennemi... Enfin, de nouveaux formats modernes furent mis en service avant la fin du conflit (75, 150, 240 mm). C'est l'histoire des 'Crapouillots', si bien racontée par Pierre Waline dans son livre du même nom.
Les Anglais se dotèrent également d'artillerie de tranchée, le plus célèbre de leurs engins étant le fameux mortier 'Stokes'.
L'artillerie de forteresse
La première guerre mondiale marque le déclin des forteresses : les camps fortifiés de Liège, Anvers, Namur, Maubeuge et Reims et Verdun furent écrasés sous les obus de la redoutable artillerie lourde allemande, et ce n'est qu'à l'état de ruine que certains d'entre eux résistèrent.
Mais ces taupinières blindées étaient elles-mêmes équipées d'artillerie, souvent escamotables sous des coupoles d'acier. Les forts d'une ceinture étaient disposés pour prendre sous leur tir croisé les accès des villes qu'ils défendaient, et étaient aussi capables de se tirer les uns sur les autres, pour se prèter de l'aide lorsque l'infanterie ennemie envahissait leurs superstructures !
L'artillerie autotractée et 'spéciale' (EN CONSTRUCTION)
L'artillerie de défense navale et aérienne (EN CONSTRUCTION)
Il suffit de se rendre sur un ancien champ de bataille pour voir les effets d'un bombardement d'artillerie de 1914-1918. Terrain retourné, trous d'obus jointifs et superposés de plusieurs mètres de diamètre et de profondeur, la destruction des positions organisées est souvent totale, à tel point que les combattants finirent par utiliser les cratères eux-mêmes comme trou de fusilier.
La puissance de feu est phénoménale et croît avec l'avancement du conflit : des premiers combats de la guerre de mouvement aux préparations d'artillerie pilonnant pendant plusieurs jours les positions ennemies avant les grandes offensives, les ordres de grandeur changent.
Quelques exemples :
D'autres preuves de ce déluge de feu sont accessibles d'un simple regard sur les débris que l'on trouve sur ces mêmes champs de bataille : quantité de balles de plomb, de petits ou grands éclats d'acier, ou de fusées d'obus qui, projetés à plusieurs centaines de km/h, eurent des effets dévastateurs.
C'est un véritable hachoir à soldats qui s'abat sur les troupes prises sous un bombardement, et les blessures sont le plus souvent horribles, et léthales.
Corps désintégrés, hommes coupés en deux, membres arrachés, faces défigurées ou corps saignés à blanc par le petit trou pratiqué par un minuscule éclat, 80% des blessés de la grande guerre le furent par les effets de l'artillerie.
Dans certains cas, les effets secondaires eux-mêmes tuèrent ou blessèrent aussi sûrement : souffle de l'explosion qui projette les corps ou détruit les poumons, brûlûre par la chaleur des flammes, ensevelissement dans les abris bouleversés, ou choc psychologique 'simplement' incapacitant voire rendant fou.
![]() |
http://canonspgmww1guns.canalblog.com | Canons pgm / ww1 Guns : et ce blog, dont je suis le webmaster, qui est dédié à la collecte des pièces d'Artillerie de 1914-1918 encore visibles de nos jours. |
![]() |
http://www.landships.freeservers.com/index.htm | Landships : Un site tr-ès bien documenté sur l'artillerie (et autre matériel) de la Première Guerre, à destination des constructeurs de modèles réduits. |
![]() |
http://www.lovettartillery.com | Lovett Artillery : Site d'un collectionneur et restaurateur Américain de canons. A visiter ! |
![]() |
http://canonde75.free.fr/index.htm | Le Canon de 75 : : Probablement le meilleur site consacré au fameux 75 Français. |
| LES CANONS DE L'APOCALYPSE | http://html2.free.fr/canons/index.htm | Les canons de l'Apocalypse : Les canons les plus lourds des Première et Deuxième Guerres Mondiales |
![]() |
http://www.artillerie.info/ | Histoire Technique de l'Artilerie Française Le site tr-s impressionant du Dr Balliet, au sujet de l'artillerie Française du XIVe au XIXe siècle |
![]() |
http://www.ilmio.net/artiglieria/ | ArtiglieriA Site consacré à l'artillerie Italienne de la Grande Guerre |
![]() |
(too long url !) | Harry's Zünder EckeBeaucoup de photos d'une impressionante collection de fusées d'artillerie, mais pas beaucoup d'explications, malheureusement. |
| MUNAVIA21.org | http://www.munavia-21.org/ | Munavia 21 Vraiment triste que cet excellent site , si bien documenté en particulier pour les fusées, ferme définitivement en fin 2005... |
![]() |
CANONS SURVIVANTS | 150 l RK 92 : Base de donnée des canons de 14/18 survivants de nos jours |